Affichage des articles dont le libellé est Urbanism/Urbanity. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Urbanism/Urbanity. Afficher tous les articles

mercredi 13 juillet 2011

Georges Perec

"Les journaux parlent de tout, sauf du journalier. Les journaux m’ennuient, ils ne m’apprennent rien ; ce qu’ils racontent ne me concerne pas, ne m’interroge pas et ne répond pas davantage aux questions que je pose ou que je voudrais poser.

Ce qui se passe vraiment, ce que nous vivons, le reste, tout le reste, où est il ? Ce qui se passe chaque jour et qui revient chaque jour, le banal, le quotidien, I’évident, le commun, l’ordinaire, l’infra-ordinaire, le bruit de fond, I’habituel, comment en rendre compte, comment l’interroger, comment le décrire ?

Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire problème, nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse, comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil sans rêves. Mais où est-elle, notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?"

Georges Perec, L'infra-ordinaire ("Approches de quoi ?")



Espèces d’espaces
, 3 brefs extraits.
Georges Perec, "Notes sur ce que je cherche" (remue.net)

Michel Lussault, "Perec géographe ? Visite de l’écrivain depuis les questions d’espace et topologies" (remue.net)

Anne Roche, "Habiter l’inhabituel".

Alexandre E. Dauge-Roth, "Perec et Maspero : lectures de la banlieue comme lectures du quotidien".

Manet van Montfrans, "Georges Perec: visite au cabinet du falsificateur".

Petit guide du Perec virtuel : études, liens, repères. (remue.net)

mardi 14 juin 2011

Roland Barthes et L'Empire des signes


« Les villes quadrangulaires, réticulaires (Los Angeles, par exemple) produisent, dit-on, un malaise profond ; elles blessent en nous un sentiment cénesthésique de la ville, qui exige que tout espace urbain ait un centre où aller, d’où revenir, un lieu complet dont rêver et par rapport à quoi se diriger ou se retirer, en un mot s’inventer. Pour de multiples raisons (historiques, économiques, religieuses, militaires), l’Occident n’a que trop bien compris cette loi : toutes les villes sont concentriques ; mais aussi, conformément au mouvement même de la métaphysique occidentale, pour laquelle tout centre est le lieu de la vérité, le centre de nos villes est toujours plein ; lieu marqué, c’est en lui que se rassemblent et se condensent les valeurs de la civilisation : la spiritualité (avec les églises), le pouvoir (avec les bureaux), l’argent (avec les banques), la marchandise (avec les grands magasins), la parole (avec les agoras : cafés et promenades) : aller dans le centre, c’est rencontrer la "vérité" sociale, c’est participer à la plénitude superbe de la "réalité".

« La ville dont je parle (Tokyo) présente ce paradoxe précieux : elle possède bien un centre, mais ce centre est vide. Toute la ville tourne autour d’un lieu à la fois interdit et indifférent, demeure masquée sous la verdure, défendue par des fossés d’eau, habitée par un empereur qu’on ne voit jamais, c’est-à-dire, à la lettre, par on ne sait qui. Journellement, de leur conduite preste, énergique, expéditive comme la ligne d’un tir, les taxis évitent ce cercle, dont la crête basse, forme visible de l’invisibilité, cache le "rien" sacré. L’une des deux villes les plus puissantes de la modernité est donc construite autour d’un anneau opaque de murailles, d’eaux, de toits et d’arbres, dont le centre lui-même n’est plus qu’une idée évaporée, subsistant là non pour irradier quelque pouvoir, mais pour donner à tout le mouvement urbain l’appui de son vide central, obligeant la circulation à un perpétuel dévoiement. De cette manière, nous dit-on, l’imaginaire se déploie circulairement, par détours et retours le long d’un sujet vide. »

L’Empire des signes, Paris, Points Seuil, 2005, pp. 47-50.


« Les rues de cette ville n’ont pas de nom. Il y a bien une adresse écrite, mais elle n’a qu’une valeur postale, elle se réfère à un cadastre (par quartiers, par blocs, nullement géométriques), dont la connaissance est accessible au facteur, non au visiteur : la plus grande ville du monde est pratiquement inclassée, les espaces qui la composent en détail sont innommés. Cette oblitération domiciliaire paraît incommode à ceux (comme nous) qui ont été habitués à décréter que le plus pratique est toujours le plus rationnel (principe en vertu duquel la meilleure toponymie urbaine serait celle des rues-numéros, comme aux Etats-Unis ou à Kyoto, ville chinoise). Tokyo nous redit cependant que le rationnel n’est qu’un système parmi d’autres. Pour qu’il y ait maîtrise du réel (en l’occurrence celui des adresses), il suffit qu’il y ait système, ce système fût-il apparemment illogique, inutilement compliqué, curieusement disparate : un bon bricolage peut non seulement tenir très longtemps, on le sait, mais encore il peut satisfaire des millions d’habitants, dressés, d’autre part à toutes les perfections de la civilisation technicienne.

« L’anonymat est suppléé par un certain nombre d’expédients (c’est du moins ainsi qu’ils nous apparaissent), dont la combinaison forme système. On peut figurer l’adresse par un schéma d’orientation (dessiné ou imprimé), sorte de relevé géographique qui situe le domicile à partir d’un repère connu, une gare par exemple (…). On peut aussi, pour peu que l’on connaisse déjà l’endroit où l’on va, diriger soi-même le taxi de rue en rue. On peut enfin prier le chauffeur de se faire lui-même guider par le visiteur lointain chez qui l’on va, à partir de l’un de ces gros téléphones rouges installés à presque tous les éventaires d’une rue. Tout cela fait de l’expérience visuelle un élément décisif de l’orientation : proposition banale s’il s’agissait de la jungle ou de la brousse, mais qui l’est beaucoup moins concernant une très grande ville moderne, dont la connaissance est d’ordinaire assurée par le plan, le guide, l’annuaire de téléphone, en un mot la culture imprimée et non la pratique gestuelle. Ici, au contraire, la domiciliation n’est soutenue par aucune abstraction ; hors le cadastre, elle n’est qu’une pure contingence : bien plus factuelle que légale, elle cesse d’affirmer la conjonction d’une identité et d’une propriété. Cette ville ne peut être connue que par une activité de type ethnographique : il faut s’y orienter, non par le livre, l’adresse, mais par la marche, la vue, l’habitude, l’expérience ; toute découverte y est intense et fragile, elle ne pourra être retrouvée que par le souvenir de la trace qu’elle a laissée en nous : visiter un lieu pour la première fois, c’est de la sorte commencer à l’écrire : l’adresse n’étant pas écrite, il faut bien qu’elle fonde elle-même sa propre écriture. »

Ibid., pp. 51-55.

« La gare, vaste organisme où se logent à la fois les grands trains, les trains urbains, le métro, un grand magasin et tout un commerce souterrain, la gare donne au quartier ce repère, qui, au dire de certains urbanistes, permet à la ville de signifier, d’être lue. La gare japonaise est traversée de mille trajets fonctionnels, du voyage à l’achat, du vêtement à la nourriture : un train peut déboucher dans un rayon de chaussures. Vouée au commerce, au passage, au départ et cependant tenue dans un bâtiment unique, la gare (est-ce d’ailleurs ainsi qu’il faut appeler ce nouveau complexe ?) est nettoyée de ce caractère sacré qui marque ordinairement les grands repères de nos villes : cathédrales, églises, mairies, monuments historiques. Ici, le repère est entièrement prosaïque ; sans doute le marché est, lui aussi, un lieu central de la ville occidentale ; mais à Tokyo la marchandise est défaite par l’instabilité de la gare : un incessant départ en contrarie la concentration ; on dirait qu’elle n’est que la matière préparatoire du paquet et que le paquet lui-même n’est que le passe, le ticket qui permet de partir.

« Ainsi chaque quartier se ramasse dans le trou de sa gare, point vide d’affluence de ses emplois et de ses plaisirs. »

Ibid., pp. 56-57.

samedi 4 juin 2011

"Zéropolis. L’expérience de Las Vegas" par Bruce Bégout

Dans la gueule du Léviathan


Que suis-je donc venu faire à Las Vegas ? N’avais-je pas mieux à faire que de séjourner pour quelque temps dans la capitale mondiale du jeu et du divertissement, un parc à thème qui, envahissant sans vergogne son environnement, a enflé démesurément jusqu’à prendre les dimensions monstrueuses d’une ville qui a trop vite grandi, nouvelle expression de cette « barbarie stylisée » de l’industrie des biens culturels qu’Adorno et Horkheimer vouaient aux gémonies ?Sans doute aurais-je pu passer mon temps dans la réserve des indiens Hopi à étudier cette culture ancestrale qui a tant fasciné Aby Warburg et Max Ernst. Sans doute aurais-je pu me diriger vers la petite ville d’Abiquiu au Nouveau-Mexique pour retrouver la maison où a vécu et peint Georgia O’Keeffe. Mais je ne l’ai pas fait, pas cette fois en tout cas, j’ai pris une chambre dans un motel de la périphérie de la ville, un motel miteux et vaguement menaçant, et je me suis livré corps et âme, sans aucune retenue, à la nouvelle Babylone mercantile et infantile, à la Ninive peinturlurée de néons pimpants où la populace acculturée vient se gaver de fausses sensations. Avec une patience résistant à tous les excès, à tous les caprices, à toutes les sollicitations les plus extravagantes et les plus épuisantes les unes que les autres, j’ai fait l’expérience de Las Vegas. Sans pudibonderie ni dédain, sans effroi ni dégoût, je me suis livré à la ville. J’ai mis ma tête dans la gueule du Léviathan et j’ai voulu sonder ses entrailles. Plutôt que de décrier Sin city qui a effectivement fondé sa richesse sur le commerce du vice et fait fructifier son capital sur les sept péchés capitaux, j’ai voulu humblement – si à Las Vegas l’humilité peut encore avoir un sens – la décrire, exposer ses formes, comprendre son mécanisme, prévoir ses effets. Zéropolis raconte cette aventure du corps et de l’esprit. Mais qu’ai-je vu ?


Beaucoup et pas grand-chose, ou plutôt un « beaucoup » qui est un « pas grand-chose ». Beaucoup d’enseignes, d’attractions, de machines à sous, de tables de jeu, des joueurs survoltés ou exténués, de serveurs aigris, moroses ou tout simplement munis du sourire stéréotype tout juste sorti du congélateur. Beaucoup de signes et d’images, de symboles et de spectacles. Beaucoup de bruit, de lumière et de secousses.

Mais derrière cette façade munificente où rivalisent les hôtels-casinos et les spectacles de rue, les shows mégalos et les milliardaires analphabètes, l’appauvrissement de l’expérience a fait son œuvre. Que l’expérience vécue à Las Vegas soit pauvre, cela ne veut pas dire pour moi simplement que les possibilités offertes demeurent relativement misérables du point de vue de la complexité affective et intellectuelle de l’être humain normal, mais qu’elles se contentent finalement de peu, une sorte de ravissement stupide et immédiat qui clôt tout désir. Le summum de l’expérience pauvre culmine dans l’amnésie que provoque une exposition prolongée aux rayons de la ville. Sans histoire, Las Vegas est aussi une ville sans avenir ; elle se limite au pur et simple instant qu’elle comble, comme une baudruche qui éclate de partout, de toutes les dernières inventions technologiques, des vedettes à la mode, des phénomènes dernier cri. Faisant pièce de la durée, elle se vit dans une sorte d’instantanéité qui vaut pour tous les temps, un nunc stans qui délivre tout citadin des horizons du futur comme des attaches du passé.


C’est la raison pour laquelle, sans souci de sa propre mémoire (cette incurie patrimoniale se révèle dans le déni des anciens casinos, démolis sans une larme : le Sand’s, le Dune’s, le Sahara, etc.), Las Vegas détruit et reconstruit sans cesse les bâtiments qui sont censés lui conférer une certaine réalité. Sorte de tour de Babel qui défait les étages inférieurs pour édifier les étages supérieurs, Las Vegas, voulant sans cesse aller plus haut, voir en plus grand, se tient ainsi en équilibre dans le vide. Mais pour combien de temps encore ? Peu importe, l’essentiel réside dans la tentative grandiose de se mesurer à l’incommensurable. Dans son abandon total à l’oubli et au divertissement, dans sa passion quotidienne pour le superflu et l’ostentatoire, il y a quelque chose de sublime, une forme d’abnégation sereine à l’incompréhensibilité du monde. Il faut le reconnaître : Las Vegas a le génie de la vulgarité, saine et énergique, sans remords ni scrupule.


Rien n’est par conséquent plus étranger à mes propos qu’une condamnation puritaine du divertissement et de ses excès. Le jeu, qu’il soit brutal ou intelligent, constitue une activité fondatrice de l’espèce humaine. Le plaisir que procure tout divertissement véritable augmente le sentiment d’exister et, en ce sens, potentialise notre vie. Mais, ceci étant dit, je ne sais pas si l’on joue vraiment à Las Vegas. On se défoule, on se grise, on exulte, mais grâce à des procédés conçus par d’autres auxquels on participe passivement et de manière impersonnelle.


Je sais bien que personne n’est dupe de la fausseté de cette ville factice et virtuelle (les murs d’images numériques ont ainsi peu à peu remplacé les néons qui apparaissent aujourd’hui aussi archaïques que des torches à huile ou des becs de gaz), personne ne se laisse prendre vraiment à son imagerie simpliste et puérile. Mais, si tout le monde se précipite, en toute connaissance de cause, dans le Nevada, ne serait-ce que pour s’assurer de sa lucidité, qu’est-ce que cela change à l’affaire ? Les hôtels sont pleins et les tables de craps ne désemplissent pas. Tout le monde, dans son hyperconscience critique, trépigne devant les shows laser et chemine d’attraction en attraction, en se disant que l’on ne l’y prend pas. A un certain stade, la clairvoyance confine à la soumission. La lucidité de l’homme moderne est impotente à partir du moment où sa connaissance du mensonge ne l’incite pas à dire la vérité. Il a beau comprendre les rouages et les roueries du système qui exploite de manière éhontée sa crédulité, il n’en tire aucune conséquence, mais, plein de la suffisance que lui procure sa perspicacité invalide, il fait comme si de rien n’était.


Ce qui m’a le plus surpris à Las Vegas, ce n’est pas le centre de la ville dédié au jeu et au divertissement (Downtown et le Strip réunis) – j’avais déjà une idée vague de ce qu’un parc d’attractions géant pouvait représenter – mais tout le reste, la banlieue sinistre et uniforme, les trailerparks misérables, les résidences clôturées, les petits centres commerciaux périphériques, ce résidu urbain qui ne peut se cacher derrière son vêtement de parade fait de strass et de paillettes. Le plus grand drame de Las Vegas est que son système binaire vide tout ce qui ne veut pas entrer dans la danse du divertissement intégral de sa substance et en fait quelque chose de terne et de sans intérêt. Il n’y a plus d’alternative urbaine : soit le centre bariolé et clinquant, soit la banlieue morne et monochrome. Las Vegas représente sans doute l’une des premières villes de la purification urbanistique, où les classes urbaines se distribuent selon les échelles du fun. Ceux qui n’ont aucune envie de se mêler à cette bacchanale sans risque ni danger, ou qui n’en ont pas les moyens, vivotent aux marges de la ville, renvoyés à la misère d’un espace sans identité ni définition.


Néanmoins, comme lot de consolation mental, la ludocratie de Las Vegas, qui entremêle fun et autorité, veut sincèrement réaliser les aspirations de tout un chacun. Son diktat n’est autre que notre bonheur, dans la stricte mesure où ce dernier maintient en l’état la marche de l’économie. Ses velléités sont louables, on peut même penser que le néocapitalisme nomade et jovial réussira dans son entreprise sociale de satisfaire tout le monde, même les désirs en apparence les moins susceptibles d’être assouvis par le système marchand. La limite de l’artificiel et du naturel est mince lorsque la répétition quotidienne transforme le premier dans le second. Je ne doute aucunement de la sincérité de Las Vegas, je la remercie même de sa franchise finalement bon enfant qui mise tout sur la combinaison du pouvoir, de l’argent et du divertissement, pourvu que les affaires continuent. Tandis que les esprits chagrins chicanent et pestent, elle s’ingénie à réaliser des palais tape-à-l’œil, des labyrinthes mordorés et des galeries féeriques à cinq cents. A quand un hôtel-casino de l’esprit critique et de la subversion sociale, un School of Francfort Inn ? Les groupes désordonnés qui défilent devant moi n’ont cure de mes moues dubitatives, ils voudraient que je leur renvoie le sourire éclatant et définitif de l’admission du réel tel qu’il est, de la jouissance sans retenue de ce qui va de soi. Je ne suis pas loin de fléchir.


Mais, au bout de l’allée souterraine qui mène au parking du New York New York, la mine défaite d’une petite vieille qui fouille dans ses poches pour retrouver ses clefs de voiture et fait tomber un carnet de coupons de réduction me retient de basculer dans la fausse satisfaction de mes faux besoins. Le charme de l’artifice amassé dans les décors loufoques et dans le mode de vie irréel s’est subitement brisé et le retour au monde quotidien s’effectue sans le moindre ménagement. La foule des vaincus passe à côté d’elle sans un regard. Le teint tonitruant que leur procure l’éclairage paradisiaque du tunnel n’est pas sans ajouter à leur amnésie collective une touche de résignation heureuse.


Bruit de fond


Là où la cacophonie des fabriques du divertissement s’efface progressivement pour laisser place à un léger mais constant bruit de fond, se mêlant alors à d’autres rumeurs urbaines qui se détachent par fines couches (le bourdonnement du trafic, les avions qui décollent, le vent qui joue dans les branches, etc.) comme dans un mille-feuille sonore, là, dans l’allée B 23 d’un Trailerpark de la banlieue nord-est de Las Vegas, Rico fait sa lessive. Ses bras tatoués plongent dans la bassine posée sur le sol poussiéreux et malade et secouent sans entrain une cotte de mailles ajourée. Il s’arrête un moment, s’essuie les mains aux revers de son treillis, et allume une cigarette. Derrière lui, sur le perron de son cabanon monté sur parpaings, une femme l’observe du coin de l’œil, comme on surveillerait un enfant, puis, face sombre et terne, referme la porte coupe-vent qui ne tient plus que par une fixation.


Ici, dans la zone du « sur place ou à emporter ? », dans la zone de la vie au rabais, des aires de stationnement et des dimanches passés en famille recomposée dans les centres commerciaux, dans la zone des existences dépouillées de toute relation concrète au monde et aux autres, Rico fourbit ses armes. Trop pauvre pour se prémunir contre le seigneur, il s’est mis à son service. Sans état d’âme. Ce soir, il suera, se débattra, guerroiera, attaché à un filin, trois mètres au-dessus du sol, dominant de sa superbe les clients du restaurant de l’Excalibur arqués sur leur assiette.

La masse de l’ornement


Dès la fin des années 20, Siegfried Kracauer nous a permis de comprendre dans ses articles sur la naissance de l’industrie de plaisance parus dans le Frankfurter Zeitung en quoi l’« ornement de la masse », qui constitue l’élément structural essentiel de cette nouvelle société des loisirs, conjugue une extrême rationalité des moyens et une ineptie des fins. L’ornement publicitaire ou spectaculaire, artistique ou politique, architectural ou sportif, fait du processus mécanique de la société une parure éclatante, une arabesque sans signification où le socius s’admire dans l’instant unique d’une représentation formelle et englobante. Les jambes des Tiller Girls comme les nouvelles attractions urbaines (salles de cinéma grand spectacle, galeries de jeu, etc.) exhibent la puissance créatrice pure du procédé social, expurgé de toute finalité humaine. Hic Rhodus, hic salto.


Mais, en vérité, à Las Vegas, la force formatrice du processus n’est plus la masse elle-même dans la virginité candide de sa puissance physique. L’engeance déclassée et abrutie qui poireaute dans les galeries marchandes et les parcs d’amusement l’a remplacée. La crème humaine, homogène et lisse, comme un baume protecteur, qui s’épand partout tient son origine de la classe moyenne universelle, d’où qu’elle vienne et quelle que soit sa langue natale. Une certaine image inversée de l’enfance lui tient lieu de dénominateur commun, car, incapable de modifier le moindre pouce de sa piètre réalité, elle s’est mise en demeure d’opérer la grande régression sociale dans l’infantilisme. Sans goût pour l’innocence, elle a délaissé sur-le-champ l’esprit de sérieux, que les esprits critiques incarnent à ses yeux, toujours à venir ratiociner sur le réel, avec leurs sempiternelles mises en garde, et elle s’est ouverte compulsivement aux plaisirs régressifs du pipi-caca hypoculturel. Elle s’est exilée du monde commun que représente la vie politique et sociale et a trouvé un refuge douillet dans les souvenirs enchantés et forcément simplissimes de ses tous premiers âges, lorsque le réel sucré ne possédait pas cette dureté qui la fait horriblement souffrir. Le Pays des Jouets de Pinocchio n’évoque plus pour elle un lieu inaccessible que l’on aborde par hasard (elle a même oublié qu’à la fin les fêtards s’y transforment en ânes), mais une succursale de Hollywood et de Disney qui a pris pied dans le désert de Mojave pour le remplir de son bric-à-brac qui se déverse partout.


Mais, dans les artères translucides de Las Vegas, la pompe des moyens alloués à la satisfaction ludique n’est là que pour masquer la bassesse insigne du fond et abêtir le client. Le décoratif a pris le pas sur l’essentiel, ou plutôt il est parvenu à extraire de la futilité même son essence la plus rare : le mesquin. A cette heure avancée de la nuit, on se prend parfois à songer que le mouvement rétrograde va bientôt atteindre son stade final et se figer dans la nullité du temps perdu. Mais les quantités restantes de la trivialité sont infinitésimales, et il y aura toujours, en deçà de la stupidité offerte, un degré encore plus inférieur à aller explorer et exploiter. La superficialité n’a pas de fond. « Mais jusqu’où vont-ils aller ? » me demandait mon voisin stupéfait face à l’explosion sonore et lumineuse des jets d’eau du Bellagio. Il ne me semble pas avoir perçu de tonalité négative dans sa question.



Bruce Bégout

mercredi 21 octobre 2009

Bruce Bégout

Tentative(s) de définition de la démocratie (vidéo)

Voces SOS 4.8 (vidéo)

Pensées privées - Journal philosophique (1998-2006)

Orwell, l'outsider des vies ordinaires (De la décence ordinaire)

Entretien sur article11.info à propos de De La Décence ordinaire.

Zéropolis. L’expérience de Las Vegas
(Le Passant Ordinaire, n°49, juin - sept. 2004)

L'Éblouissement des bords de route (présentation du livre sur le site de l'éditeur)

dimanche 18 octobre 2009

Walter Benjamin

Extrait de Sens unique (1928) : "le livre (...) est un intermédiaire vieilli entre deux systèmes différents de fichiers".

Petite histoire de la photographie (1931) [pdf]

Paris, capitale du XIXe siècle (1939)

Baudelaire ou les rues de Paris (1939)

http://classiques.uqac.ca/classiques/benjamin_walter/benjamin_walter.html (UQAC)

Philippe Simay, Walter Benjamin, d’une ville à l'autre

Jean-Michel Palmier, "Baudelaire, Benjamin : histoire d’une rencontre" (Magazine Littéraire, janvier 1990, n° 273)

vendredi 6 mars 2009

Yona Friedman et les "utopies réalisables"

http://www.lyber-eclat.net/lyber/friedman/utopies.html

http://books.google.fr/books?id=Yr3TfZc9l8cC&printsec=frontcover

http://www.lekti-ecriture.com/editeurs/+-Yona-Friedman-+.html

http://boomer-cafe.net/version2/index.php/Architecture-des-annees-50/Architecture-mobile-Yona-Friedman-et-la-ville-spatiale.html

http://www.performarts.net/ejournal/I-PerformArts/entretiens4.html

http://utopies.skynetblogs.be/post/6692159/yona-friedman-projets-de-villesponts

http://mascottus.free.fr/index.php?2007/09/21/202-la-ville-spatiale-de-yona-friedman

samedi 28 février 2009

"Street Movies"

Chelovek s kino-apparatom, Dziga Vertov (1929)

Paris :

Rien que les heures, Alberto Cavalcanti (1926)
http://www.filmreference.com/Films-Ra-Ro/Rien-Que-les-Heures.html

Ascenseur pour l'échafaud, Louis Malle (1958)
http://www.youtube.com/watch?v=LSAH_pSnDWI

L'Amour existe, Maurice Pialat (1960)
http://www.youtube.com/watch?v=VJgp8_yOJAc
http://www.youtube.com/watch?v=tju683zLPaw

Cléo de 5 à 7, Agnès Varda (1962)
http://www.youtube.com/watch?v=gBtBPahygVg

Berlin :

Die Straße, Karl Grune (1923)

Berlin: Die Sinfonie der Grosstadt, Walter Ruttmann (1927)
http://www.youtube.com/watch?v=5ej84nN1WcE&hl

Asphalt, Joe May (1929)
http://www.youtube.com/watch?v=rfOcrHd2FuY&hl

Menschen am Sonntag, Kurt Siodmak, Robert Siodmak, Edgar G. Ulmer & Fred Zinnemann(1930)

Amsterdam
:

Regen, Mannus Franken & Joris Ivens (1929)
http://www.youtube.com/watch?v=bvg2HH4PEDE
http://www.youtube.com/watch?v=c18nv6dtC70

mercredi 25 février 2009

Levittown, U.S.A.

http://tigger.uic.edu/~pbhales/Levittown/

http://www.liberation.fr/monde/0601252-levittown-une-banlieue-americaine-ideale?xtor=RSS-450

http://server1.fandm.edu/levittown/

http://home.comcast.net/~levittownrelics/

http://www.joanklatchko.com/html/houses.html

http://www.levittownhistoricalsociety.org/

http://www.freeenterpriseland.com/BOOK/LITTLEBOXES.html

dimanche 22 février 2009

Siegfried Kracauer


Olivier Agard, "Siegfried Kracauer, phénoménologue de la crise moderne", pp. 10-12, in L’Ornement de la masse. Essais sur la modernité weimarienne.

Olivier Agard, "Cinéma et horreur chez Siegfried Kracauer" (Germanica / revues.org)


Yves Laberge, "Siegfried Kracauer et l’École de Francfort : la sociologie, l’histoire et la mémoire" (Recherches sociologiques et anthropologiques / revues.org)


Nicole Lapierre, "En partant du pont : de Georg Simmel à Siegfried Kracauer" (Communications / persee.fr)

Nia Perivolaropoulou, "Le travail de la mémoire dans Theory of Film de Siegfried Kracauer" (Protée / erudit.org)

"L’immersion, comme dans un état de transe, dans un plan ou une succession de plans, peut à tout moment faire place à un rêve éveillé, qui s’éloigne des images qui l’ont provoqué. [...] [Le spectateur] oscille entre immersion en soi et abandon de soi." (Théorie du film)

Philippe Despoix, Pierre Schöttler (dirs.), Siegfried Kracauer, penseur de l’histoire (compte-rendu de lecture par Daniel Vidal).

samedi 21 février 2009

Jeff Brouws

http://www.jeffbrouws.com/series/main.html

Reyner Banham

Reyner Banham Loves Los Angeles (1972)

http://lombreduneville.blogspot.com/2008/11/radiophoniques-2.html

Theory and Design in the First Machine Age (1960) (questia)

Theory and Design in the First Machine Age (1960) (google books)